STEPHANE PERRARD SUMMIT SORBONNE UNIVERSITE
STEPHANE PERRARD SUMMIT SORBONNE UNIVERSITE

Interview de Stéphane Perrard, chercheur physicien au CNRS

Le chercheur Stéphane Perrard, physicien au laboratoire PMMH (ESPCI Paris – PSL / CNRS), travaille sur des sujets de géophysique, de glace de mer et de sismologie. En collaboration avec  Antonin Eddi qui est chercheur au Laboratoire de Physique et Mécanique des Milieux Hétérogènes (PMMH). Son équipe explore une voie nouvelle : utiliser des téléphones portables comme instrument de mesure. Grâce au projet Phonefleet et à la plateforme logicielle Gobannos, le smartphone devient un outil d’acquisition de données de terrain, accessible, réparable et universel.

En quoi s’inscrit-il dans le cadre de l’initiative TCAPES ?

SP : L’initiative TCAPES vise à développer des capteurs frugaux et transverses pour l’environnement et la santé, capables de répondre à divers besoins de recherche au sein de la communauté scientifique. Phonefleet s’inscrit pleinement dans cette dynamique. C’est une plateforme multi-physique d’utilisation d’une flotte de téléphone qui permet à chacun de concevoir, partager et adapter des outils de mesure selon ses projets. L’objectif est de rendre possible le développement d’un instrument commun, ouvert et évolutif, au service de nombreux utilisateurs et disciplines.
 

Pourquoi avoir choisi le smartphone comme point de départ d’un projet scientifique ?

SP : Le choix du téléphone s’est imposé naturellement. Il y a aujourd’hui plus de 7 milliards de smartphones dans le monde : des appareils disponibles, réparables, et que tout le monde sait utiliser. Le téléphone est un ordinateur miniature grâce à sa puissance équivalente à celle d’un ordinateur d’il y a 10 ans
Il intègre déjà de nombreux capteurs, une connectivité complète, une autonomie raisonnable, et un environnement logiciel familier pour des milliards d’utilisateurs. C’est donc un point de départ simple, mais riche pour bâtir un instrument scientifique mobile. Une tablette aurait pu convenir, mais elle est souvent plus lourde, moins autonome et dépourvue de certains capteurs présents sur les téléphones.

Quels types de données peuvent être collectées par Gobannos ?

SP : Les smartphones actuels sont équipés d’une série de capteurs déjà puissants :

  1. accéléromètre, pour mesurer les mouvements selon trois axes ;
  2. gyroscope, pour la vitesse angulaire ;
  3. magnétomètre, qui agit comme une boussole ;
  4.  GPS, pour la position et la trajectoire.

Ces capteurs permettent d’étudier les vibrations, les déplacements ou la dynamique d’un objet — qu’il s’agisse d’un bateau, d’un drone ou d’une plaque de glace. De plus, Gobannos rend possible le branchement de capteurs externes sur le port USB du téléphone, ouvrant la voie à de nouvelles applications.
L’un des principaux atouts de Gobannos est la synchronisation temporelle d’une flotte de téléphones avec une grande précision. Cette performance rend le système exploitable pour des mesures exigeantes : sismologie, vibration des bâtiments ou analyse structurelle. Chaque téléphone dispose en outre d’une mémoire interne importante et embarque d’autres capteurs exploitables : caméra, micro, RFID…
En somme, un smartphone devient un laboratoire portatif. Il est capable de rivaliser pour certaines applications avec des instruments spécialisés, tout en restant beaucoup plus accessible.

Comment les ingénieurs de SUMMIT ont-ils contribué à concrétiser la vision du projet ?

SP : Les ingénieurs de SUMMIT, Alexandre Guerre et Téo Lohrer ont joué un rôle essentiel dans la concrétisation du projet.
Ils ont su comprendre nos besoins, même lorsqu’ils n’étaient pas encore clairement formulés. L’équipe a su nous proposer des solutions robustes et efficaces.
En étroite collaboration avec l’équipe scientifique ils ont conçu une plateforme souple et évolutive adaptée aux besoins du projet. Leur approche a offert une solution clé en main, tout en laissant la possibilité de modifier et d’améliorer le système nous-même. Cette collaboration étroite illustre la synergie entre ingénierie et recherche.

Quelle est la valeur ajoutée d’un outil comme Gobannos pour les chercheurs de terrain ?

SP : L’un des points forts de Gobannos est son coût réduit, sa légèreté et sa facilité d’utilisation.
Il s’appuie sur une plateforme déjà éprouvée, utilisée par des millions de personnes dans le monde.
La réutilisation de technologies existantes rend le système extrêmement robuste. Par exemple, il serait possible d’y connecter une antenne pour recevoir et émettre des signaux radio. Les chercheurs de terrain bénéficient ainsi d’un instrument disponible partout, réparable localement et dont la maîtrise peut être rapidement transférée aux communautés locales.

Que souhaitez-vous que le public ou la communauté scientifique retienne de Phonefleet ?

SP : Qu’un téléphone n’est pas seulement un outil de communication ou de loisir. C’est un concentré de capteurs qui, avec une architecture logicielle adaptée, peut devenir un véritable instrument de recherche. L’association Phonefleet + Gobannos démontre qu’il est possible de produire de la science de pointe avec des moyens simples et accessibles. Déjà, plusieurs projets en cours s’appuient sur cette plateforme :

 

  1. Serveur autonome METIS & GEEPS, pour la collecte et le partage des données ;
  2. Mesures acoustiques sous-marines, en collaboration avec l’Observatoire de Banyuls ;
  3. Études sismiques (METIS (Terre) & ISTerre (Glace)) ;
  4. Analyse de vibration de structures, comme sur la passerelle Simone-de-Beauvoir à Paris (PMMH) ;
  5. Contrôle de moteur et rhéomètre à Frazil, en collaboration avec l’UQAR (Canada).

 

Des expériences déjà menées sur le terrain

Rimouski (Québec) : expérience sur la glace, où une flotte de téléphones espacés de dix mètres enregistre les mouvements et fractures du pack glacé.

Nicolas Mokus, @UGA

Phonefleet SUMMIT SORBONNE UNIVERSITE
Phonefleet SUMMIT SORBONNE UNIVERSITE

Sorbonne Université - Campus Pierre et Marie Curie (Paris) : mesure des vibrations du sol avec une chaîne de téléphones synchronisés lors de sauts coordonnés.

 Victor Frémont, @PMMH

Passerelle Simone-de-Beauvoir (Paris) : mesure des vibrations de la structure lors du passage d’une tempête, en octobre 2025.

Jishen Zhang, @PMMH

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