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Interview de Vanille Ecrément, doctorante à l’Institut de la transition environnementale

Dans le cadre de sa thèse en sociologie des sciences à l’Institut de la transition environnementale et au GRIPIC (Sorbonne Université), Vanille Ecrement s’intéresse à la manière dont sont construits les scénarios d’atténuation du changement climatique à l’échelle européenne. Pour compléter ses enquêtes qualitatives, elle utilise des méthodes numériques pour analyser les flux de financement de la recherche et les trajectoires professionnelles des analystes et modélisateurs..

Qu’est-ce qui vous a conduite à vous intéresser aux scénarios d’atténuation du changement climatique ?

V.E : Deux rencontres. Avant de commencer ma thèse, je passais beaucoup de temps avec une ingénieure « déserteuse » qui avait étudié à Polytechnique, mais avait quitté la modélisation énergétique pour des raisons politiques. Elle était très critique de ces scénarios, et on avait même envisagé de faire une thèse à 2. C’est aussi à ce moment que j’ai lu quelques livres de Fanny Lopez, une chercheuse spécialiste de l’histoire des réseaux électriques. J’avais assisté à une conférence où elle décrivait en quoi les scénarios de RTE (l’opérateur de réseau électrique français) représentaient des futurs très peu variés, et par exemple ne permettaient pas de penser les alternatives à un réseau national centralisé. C’était un bon point d’entrée pour mon enquête, parce que la « fermeture » des futurs est un enjeu récurrent dans mon champ de recherche.

Qui sont les principaux acteurs impliqués dans leur construction au niveau européen ?

V.E : J’enquête sur en gros 3 terrains : les administrations européennes, les associations patronales d’opérateurs de réseaux énergétiques (les ENTSOs : ENTSO-E et ENTSOG) et la recherche. Autour des administrations européennes et des ENTSOs, on retrouve également tout un tas d’acteurs qui essayent d’influencer les politiques européennes : lobbies, ONG et think-tanks. Tous·tes ces acteurs produisent des scénarios pour des raisons différentes. Au sein de la Commission Européenne, les scénarios sont une méthode utilisée pour évaluer l’impact de propositions de loi, qui devront ensuite être votées par le Parlement. Ces études sont donc construites pour soutenir une proposition unique en vue de son approbation. Les scénarios produits par ENTSO-E et ENTSOG s’inscrivent dans le processus du TYNDP (plan décennal de développement du réseau), et visent à produire des indicateurs pour soutenir les administrations européennes dans l’attribution de financements à des projets d’infrastructures. Les chercheurs travaillent dans des contextes assez différents : instituts internationaux, institut nationaux, universités, cabinets de conseil. Les scénarios qu’ils produisent peuvent donc avoir des fonctions différentes, mais majoritairement, l’objectif est de publier dans des journaux scientifiques.

En quoi l’étude des financements permet-elle de mieux comprendre la production de ces scénarios ?

V.E : J’ai d’abord voulu étudier les financements pour confirmer des observations qualitatives. Dans mes entretiens et de mes observations, de très nombreuses personnes disaient travailler dans des projets de recherche européens, voire être uniquement financés par la Commission Européenne. Je voulais savoir le poids qu’avait la Commission dans le financement de la recherche, et si ce constat était aussi vrai pour les scénarios qui ne concernent pas l’UE. Je voulais aussi voir si je n’avais pas oublié des acteurs importants, identifier les principaux récepteurs de fonds, étudier les dynamiques de collaboration entre instituts, l’évolution temporelle de tous ces indicateurs. 

En bref, j’ai voulu quantifier les financements parce que c’était la meilleure manière de répondre à des questions générées par mon terrain. Mais il y avait aussi un enjeu théorique : la plupart des personnes qui étudient la même chose que moi proviennent d’un champ appelé études des sciences et des techniques (STS). Les chercheur·ses en STS ont tendance à insister sur l’autonomie des acteurs, et à étudier les effets de connaissances dans le monde social. Or moi j’étudiais la production des connaissances, et je me rendais compte que celle-ci était conditionnée par des rapports de pouvoir souvent mis de côté en STS, comme la hiérarchie dans les organisations ou le financement. J’ai donc aussi étudié les financements parce que je voulais recentrer l’attention sur un facteur explicatif important : qui décide des sujets de recherche, et par quel biais.

Qu’est-ce que l’apport des méthodes numériques change dans votre travail de sociologue ?

V.E : Les méthodes numériques m’aident à étudier certaines dimensions de mes objets de recherche. Elles me permettent par exemple de produire des chiffres sur le financement de la recherche, ou de représenter les trajectoires professionnelles de grandes quantités d’acteurs, ce qui est difficile ou impossible à faire avec des entretiens et observations. Un autre apport des méthodes numériques, c’est qu’elles obligent à produire des définitions claires et à tester leur utilité pour étudier mes objets de recherche. Pour écrire une requête dans une base de données de financements, il m’a d’abord fallu définir quels sont les composants essentiels de mon objet de recherche. On s’est donc posé des questions comme : qu’est-ce qu’un scénario ? Quelles recherches fournissent les composantes de base des scénarios (modèles, narratifs) ? Qu’est-ce que c’est étudier l’atténuation du changement climatique ? Lorsqu’on fait de l’ethnographie, on peut avoir tendance à oublier ces questions, parce qu’on suit des acteurs qui n’utilisent pas des définitions aussi formelles au quotidien.